Mon cher photographe,

Je me souviens du jour où je t’ai aperçu pour la première fois, au pied de la grande dame de fer dans sa robe de lumière. Je n’ai pas senti que quelque chose avait bougé. Une onde imperceptible. Un minuscule papillon dans le ventre qui, en déployant ses ailes de rien du tout, annonçait pourtant déjà une déferlante à l’autre bout de mon petit monde à moi.

Quand, quelques semaines plus tard, nous nous sommes revus pour un café, entre le Hall A et le Hall B, j’ai compris que toi et moi étions dans un délicieux merdier.

Il faisait gris. Qu’importe, le soleil rayonnait dans ta voix. La nuit n’était pas encore tombée que les étoiles dans tes yeux formaient déjà d’étranges constellations argentées. Ton parfum semblait se répandre comme de la poussière d’or d’un étui en satin percé. Quelques paillettes sont venues se nicher dans les replis de mon carré de soie sauvage et je les ai laissé briller.

Je me souviens que le désir surgit toujours ainsi. Comme un album photo égaré au fond d’une armoire normande pendant des années. Des vestiges de grâce enfouis dans les entrailles d’une ère révolue, riches de promesses d’avenir et de nuits sans fin semblables à des navires qui se laisseraient porter par les seuls courants dominants du plaisir.

La nuit est venue et j’aurais voulu oublier un instant ce qui s’offrait pourtant à ma vue depuis le début : le machin doré qui à ton annulaire gauche brillait un peu trop et réfléchissait les lueurs des bougies alentours. Ce fut donc à mon tour de réfléchir.

À la question « aimerais-je te revoir, connaître ton histoire, entendre le son de ta mémoire, me perdre dans les dégradés qui composent ta lumière, accueillir tes zones d’ombre, les apaiser peut-être, transcender le quotidien, parler de tout et de rien, des mystères de ce monde? », je n’écrirai pas la réponse car tu la connais déjà. Et s’il est vrai que pour la première fois, une inconnue de taille est venue compliquer l’équation « moi + homme marié = no fucking way » qui m’avait pourtant toujours parue si simple, élémentaire et spontanée, elle n’en demeure pas moins gravée dans un roc de granit marbré.

Et vlan. Je suis partie en courant. Parce que je n’ai pas eu envie de m’avancer plus avant, les yeux bandés, sur ce terrain miné, cette zone de non-droit qui ne m’inspire aucun respect : le double-jeu, la valse-hésitation, le tango à trois. Perdu d’avance est le combat. J’ai vu trop de soldats revenir du front, l’air hagard et la mort dans l’âme. Je n’ai jamais oublié le trou noir dans leur regard. Alors je déserte. Je fuis, avec lâcheté ou courage, peu importe au fond le point de vue de celui qui juge l’outrage. Je fuis la perspective de sombrer dans les bas-fonds d’une humanité qui a oublié qu’aimer c’était choisir sans filet, en possession d’un instrument de juste mesure que l’on nomme liberté.

Alors voilà. Je préfère te laisser partir que de me résoudre à devoir te partager. À moi de faire le deuil de ce qui ne sera pas, de tourner une page qui jamais ne s’écrira. Et un petit poème avec ça?

Allez, tiens, le voilà.
Il t’est dédié. À toi.
À tout ce que je n’ai pas pu te dire ce soir-là.
À toutes ces lettres que je ne t’écrirai pas.
À une rencontre aérienne stoppée en plein vol
Par la pesanteur terrestre et universelle,
La malédiction du pas de bol.
À la possibilité d’une île providentielle
Qui en serait affranchie
Et où je n’aurais pas à trancher entre l’envie
De te revoir et le refus, tout aussi ardent et impérieux,
De devoir en payer le prix silencieux.

Je conclurai cette missive d’un merci, qui, mon cher photographe, t’est lui aussi destiné. Merci d’avoir su réveiller ma mémoire d’entre les souvenirs morts. Merci d’avoir libéré la femme amoureuse, que j’ai déjà été et qu’à nouveau je serai, de sa chambre noire matelassée. Je me contenterai, très égoïstement, de t’aimer déjà pour cela, toi, mon intouchable amant intouché, mon arche ni trouvée ni perdue, mon drôle de fruit défendu.

L’instant décisif a eu lieu, et je n’ai pas pu le saisir. Pardonne-moi, mais je veux vivre, pas mourir d’un impossible désir. Même si je meurs un peu à chaque fois que je repense à toi, à l’ambre de tes yeux, à la chorégraphie de tes doigts, à ce qu’il m’a été offert de deviner du galbe de tes bras. Oui, je sais, c’est très détaillé tout ça. Mais ainsi va la vie et ses étranges lois. Ceux qu’il nous faudrait oublier fissa sont toujours ceux dont on se souvient le mieux. C’est dégueulasse mais c’est comme ça.

Bien à toi et sans cuirasse pour une fois,

Une femme qui passait par là.

Copyright © 2011, Julie Frontenac. Tous droits réservés